Pirater n’est pas voler, mais…

A copyright will protect you from PIRATES.

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Samedi dernier, ma camarade Stephanie Booth a publié un nouvel article sur son blog, climbtothestars.org, intitulé “Pirater n’est pas voler, en sept mythes”. Le principal déclencheur de l’écriture de ce billet semble avoir été son agacement concernant les campagnes de criminalisation des personnes téléchargeant illégalement des oeuvres protégées, Hadopi et l’affaire Logistep en étant les dernières incarnations.

Cet article, intéressant en soi et particulièrement bien documenté, suscite quelques commentaires tout aussi intéressants. Je vous encourage à lire le tout si ce n’est pas déjà fait.

Quant à moi, si je m’exprime c’est parce que, comme Stephanie, je suis un auteur (de logiciels) et un pirate! Que je partage en partie son point de vue mais que je pense que le débat n’est pas là où elle le porte.

Mais d’abord, voyons les choses avec lesquelles je suis d’accord:

  1. Assimiler le piratage au vol est une tentative de manipulation du public et des institutions afin de criminaliser ceux qui mettent à disposition ou téléchargent de la musique ou des films. Et c’est énervant!
  2. Cette manipulation est orchestrée par des groupes de pression à la solde des “majors” de l’industrie du disque et de Hollywood qui s’accrochent à un modèle de distribution qui est maintenant révolu.
  3. Chaque téléchargement illégal n’est pas une vente perdue et cela ne devrait pas être la base pour des calculs en dommages et intérêts.
  4. Le but d’un artiste n’est pas de vendre des CDs.
  5. La propriété intellectuelle est là pour protéger l’expression d’une idée, pas sa diffusion. Une fois qu’elle est exprimée on ne peut pas empêcher une idée de se diffuser.

Maintenant, voyons où ça coince.

Pirater = voler

C’est un débat sémantique et répondre aux “majors” sur ce terrain c’est leur donner du grain à moudre. Sans compter qu’une fois reconnu que la mise à disposition et le téléchargement de musique sans l’accord de son créateur est, au minimum, moralement discutable alors le reste est juste une perte de temps.

La personne qui achète un CD ou un mp3 puis le rend disponible sur Internet (quelque soit le moyen technique) se rend coupable dans pas mal de pays de violation du contrat de licence qui le lie au producteurs de l’oeuvre et qu’il a tacitement accepté en l’achetant. D’ailleurs, on n’achète jamais un morceau de musique, au mieux on achète le droit de l’écouter et de le diffuser dans le cadre familial.

Celui qui, ensuite, le télécharge, se rend coupable de recèle. Et ça c’est une chose que tous les avocats du p2p savent.

La majorité des personnes qui téléchargent ne le savent peut-être pas à priori mais tant qu’ils n’en sont pas conscient ils n’entrent pas dans le débat, une fois qu’ils ont compris alors ils tentent de défendre ce qu’ils pensaient être un droit, mais ils reconnaissent également qu’il y a un problème.

Un modèle révolu

Si c’est un modèle révolu (ce que je pense) alors il disparaîtra au profit d’un autre, mieux adapté.

Les tentatives des “majors” n’y feront rien, d’autant que pour l’instant ils se contentent de jouer sur le même terrain (distribution de supports physiques). Ce sont les artistes qui vont faire changer le système (et cela a déjà commencé), ce ne sont ni les “majors” ni les utilisateurs. Ils ont ce pouvoir tout simplement parce qu’ils possèdent la propriété intellectuelle de leur oeuvre. Jusqu’à présent ils n’avaient pas le choix: il fallait passer par un support physique pour faire circuler leur musique, maintenant ils sont affranchi de celui-ci, mais cela ne règle pas pour autant le problème de la copie.

Et cela reste un problème car quel modèle économique adopter? Même si aujourd’hui les artistes touchent peu sur la vente d’un CD est-ce que l’alternative doit être de ne plus rien toucher du tout?

Il y a plusieurs idées dans l’article de Stephanie et dans les commentaires, toutes tournent autour des concerts (publiques ou privés) et du “merchandising” mais cela ne résout pas non plus le problème de la diffusion illégale de copies pirates. En admettant qu’à l’avenir les artistes choisissent de mettre gratuitement en ligne certains morceaux afin d’inciter les gens à acheter des places de concert, rien n’empêchera le reste de leur répertoire d’être diffusé largement et illégalement. Une petit caméra numérique HD ($200) et hop, le concert est en ligne.

De plus, l’organisation de concerts est une chose coûteuse et difficile, le résultat net pourrait être une réorientation de l’industrie du disque vers l’organisation d’évènement, les artistes continueraient à être dépendant de “majors”. Sans compter que c’est une activité qui ne “scale” pas et donc on verra sûrement l’augmentation du prix des place des concerts, qui finiront peut-être par être réservés à une audience de nantis. Retour donc aux concerts du roi et au mécénat avec à la fin des artistes épuisés, incapables, passé 30 ans, de pouvoir donner assez de concerts pour pouvoir vivre correctement (sans parler d’avoir une famille).

J’avoue, le paragraphe précèdent fait scénario catastrophe, mais cela exprime juste mes doutes quant à ce qui est proposé pour l’instant. Le fait est qu’aujourd’hui, bien que certaines personnes coulent des jours paisibles (comme Marc Fleury, créateur de jBoss), d’autres se remettent mal d’avoir adopté le logiciel libre comme manière de vivre (comme Zed Shaw, créateur de Mongrel).

Le ou les modèles restent à découvrir et seuls les artistes, à force d’essais et d’échecs, seront à même de le faire. Après tout on parle de gagner leur vie avec leur travail. Mais rien de tout cela ne peut se faire sans le respect de la nature unique de l’oeuvre et cela passe par la reconnaissance de celle-ci en temps que propriété de l’auteur.

On ne possède pas une idée

En effet, on ne possède pas les idées, pas au sens strict. Mais c’est encore de la sémantique.

Personne ne s’intéresse à une idée, ce qui fait d’une idée qu’elle a de la valeur c’est son application. On peut disserter des heures sur la nature d’une idée et s’émerveiller de la façon incontrôlable qu’elle a de se répandre et de muter (quand elle est bonne), mais cela n’a rien à voir avec le fond du problème. Dans le cas qui nous occupe (on pourra parler de philosophie une autre fois) ce qui nous intéresse c’est comment la diffusion incontrôlée d’une oeuvre va pouvoir faire vivre celui qui la créé, mais pas seulement…

Une oeuvre artistique n’est pas une idée comme une autre, elle contient quelque chose que n’aura pas la prochaine idée sur les méthodes de fabrication des roues de 90mm pour Roller Blades.

Dans son article Stephanie dit, au sujet de la propriété intellectuelle:

Si diffuser une oeuvre ne nécessite plus d’investissement significatif, s’il n’y a plus de prise de risque, a-t-elle encore besoin d’une pareille protection?

Appliquée à la musique, la propriété intellectuelle accorde à son auteur le contrôle sur l’usage qui est fait de son oeuvre. Supprimer la propriété intellectuelle c’est nier la valeur intrinsèque de l’oeuvre (notons quand même que si la diffusion ne nécessite plus “d’investissement significatif”, la création elle-même reste un processus long, compliqué et souvent pénible) et du message que l’artiste tente de véhiculer (quand il y en a un). Un des risque c’est de voir son travail détourné et utilisé dans un cadre qui ne lui convient pas.

Si j’étais musicien, je n’apprécierais pas que l’UDC passe ma musique pendant ses réunions politiques. C’est encore pire si cela peut se faire sans mon accord et que mon nom est cité par souci de “reconnaissance” (merci, mais, non merci!).

C’est pour cela que même si la diffusion d’une oeuvre devient de plus en plus incontrôlable (en fait surtout à cause de cela) la propriété intellectuelle, le droit d’auteur et le droit à l’image doivent rester des recours possible.

Néanmoins, comme toute arme, elle est a double tranchant. L’emploi abusif de ce recours dans un modèle économique qui favoriserais la libre circulation des oeuvres aurait tendance à pénaliser celui qui l’utilise (voir Metallica).

Conclusion?

J’ai principalement parler de musique mais toute forme de création “numérisable” est concernée: jeux vidéos, journalisme, roman, cinéma, photographie, peinture (arts visuels en général) et bien sûr logiciel.

Le problème se pose de manière aiguë aujourd’hui parce que les industries du disques et du cinéma sont des acteurs puissant de l’économie et engagent des sommes importantes dans le débat, mais cette révolution à déjà eu lieu (ou est en cours) dans les autres domaines. On commence a voir apparaître les limites de certains modèles alternatifs et a maîtriser ceux qui fonctionnent.

Il y a quelques décennies l’industrie du logiciel à pris un virage similaire, c’est ce qui a en partie permis à Internet de se développer et a permis de réduire les coûts de développement des logiciels d’entreprise. A l’époque, les grands comme Microsoft ou IBM lutaient également contre le piratage et les logiciels libres. Aujourd’hui, l’industrie a embrassé le modèle et ne pourrait fonctionner sans cela.

Au final s’énerver ne sers pas à grand chose. Les “majors” peuvent jeter autant d’argent qu’elles veulent dans des campagnes de “sensibilisation” le changement est en marche. Les politiques sont mal informés mais suffisamment malin pour faire semblant de prendre des décisions tout en laissant le marché se réguler tout seul (Hadopi est inapplicable et collecter des adresses IP ne permettra pas grand chose de plus). Les gens savent reconnaître la valeur de l’art et sont prêt à payer s’ils le peuvent et pour peu qu’on n’essaye pas de les arnaquer. Les artistes aussi sont des gens malins, ils savent qui a de l’argent, qui n’en a pas et ce qui est bon pour eux.

Les artistes qui n’adopteront pas un nouveau modèle sombreront dans l’oubli et d’autres seront découverts. Les “majors”, si elles réussissent dans la voie actuelle, s’enterreront elles-mêmes, les gens préférant des musiques “libres” plutôt que de payer des CDs ou de risquer le tribunal. Mais pour cela il faudra prendre bien soin de protéger la propriété intellectuelle!

Et après? Eh bien, moi j’attends avec impatience la mise sur le marché d’imprimantes 3D économiques et performantes afin de voir les sculpteurs et les designers se prendre, à leur tour, les pieds dans ce tapis.

Image Credits: Ioan Sameli

1 thought on “Pirater n’est pas voler, mais…

  1. Pingback: Print me up Scotty! « vedovini.net

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